LES SCEPTIQUES DU QUÉBEC

Article de revue

Le paranormal en sept actes

par Claude Lafleur

Extrait du Québec Sceptique no 20, page 30, automne 1992.

Introduction.

Uri Geller est ce personnage qui suscite la controverse depuis près de vingt ans en réalisant des exploits dont la torsion de cuillers et la reproduction de dessins par « télépathie » que certains attribuent à des pouvoirs paranormaux, mais que d'autres qualifient de trucs d'illusionnisme. Pour les premiers, Geller serait le plus grand médium de tous les temps alors que pour les seconds il s'agit d'un odieux charlatan.

Dans les pages qui suivent, nous n'avons pas tenté de dresser un bilan complet et définitif du « phénomène Geller » puisque même les dizaines d'ouvrages consacrés à ce propos n'ont pas dénoué la controverse. Nous avons plutôt reproduit l'émission de la télévision française Droit de réponse diffusée le 14 mars 1987 sur « l'effet Geller » et au cours de laquelle Uri Geller fut finalement confronté au magicien et sceptique Gérard Majax. Grâce à cette émission, nous illustrerons les principales conceptions faussement véhiculées au sujet de Geller ainsi que d'une manière générale le manque de rigueur qui confère si souvent une fort mauvaise réputation au paranormal.

Tout ce que l'on vous rapporte ci-dessous est extrait d'une émission de télé. Imaginez-vous donc au théâtre puisque vous êtes dans le studio de TF-1. L'atmosphère est à la foire, car la bonne vingtaine d'invités conviée sur le plateau est entourée de plusieurs dizaines de spectateurs. Vous allez d'ailleurs assister à une véritable pièce de théâtre mettant en scène les protagonistes typiques qui alimentent une controverse paranormale sans jamais permettre d'en tirer de véritables conclusions (1).

Premier acte : le témoignage sincère d'un honnête homme.

En guise d'introduction, l'animateur Michel Polac raconta avec conviction sa première rencontre avec Geller. Dès le départ, il admit candidement : « Je suis en partie l'un de ceux qui y croient [à ses pouvoirs]. Il faut que je montre ma fourchette. Je la garde précieusement depuis quinze ans. Voilà ce qui s'est passé il y a quinze ans (c'était en '73 je crois). »

Voyant Uri Geller attablé à une terrasse, Michel Polac nous expliqua :

J'étais un peu gêné, je lui ai dit : « Écoutez, tout le monde doit vous le demander, est-ce que je peux…? » Et Geller me dit « Bah oui, allons-y… Allez prendre une fourchette. » Et les garçons m'ouvrent le tiroir, j'en sors une fourchette. Je ne la quitte pas, elle reste dans ma main! Je m'approche d'Uri Geller, il se lève, tout le monde l'entoure. Je ne la quitte pas, hein, cette fourchette! Et il fait ça [Polac passe alors son doigt au-dessus de sa fourchette] et je la vois se tordre. Alors je dois vous dire que ça a été un choc prodigieux! Vous ne pouvez pas savoir : tout d'un coup je vois l'acier [se tordre] comme du caoutchouc!

Or, on ne m'avait jamais décrit l'expérience, mais ensuite, quand j'ai vu la presse, quand j'ai lu tout ce dossier, je me suis aperçu que la description que font les autres est exactement la même, exactement! J'ai eu l'impression que tout d'un coup c'était du caoutchouc. J'étais très excité. J'ai montré ma fourchette à tous mes amis qui m'ont traité d'imbécile… Je l'ai mise dans un tiroir et je n'y ai plus pensé… Mais tout de même j'avais ça en tête et je me disais qu'un jour, peut-être, je rencontrerais de nouveau Uri Geller et que là je prendrais toutes les précautions parce qu'il faut que mes amis me croient! J'ai l'air d'un imbécile avec cette histoire!

Alors Geller est venu me voir l'autre jour… Il est revenu à la maison, il m'a pris la fourchette et m'a dit "Écoutez, on va la retordre un peu…" et il a refait cela. En deux secondes mais deux secondes! Elle s'est retordue un peu plus. Or, je vous signale que pour la tordre, ce n'est pas évident [tant le métal est épais et rigide]… Y'a de quoi être troublé.

Je ne suis pas un naïf. Je suis prêt à ce que l'on me prouve qu'il y a un truc. Depuis quinze ans je demande partout autour de moi que l'on me dise quel est le truc qu'il a pu utiliser. Et je n'ai toujours pas trouvé. Peut-être que ce soir quelqu'un va enfin me le dire. Mais tant que je n'aurai pas le truc, j'y croirai!

Que dire à la suite d'un témoignage aussi poignant de sincérité et originant de l'un des animateurs les plus respectés de France? Geller a, à n'en point douter, un véritable pouvoir, mais de quelle nature est celui-ci?

Deuxième acte : les démonstrations vidéos.

D'entrée de jeu, Uri Geller amorça :

J'aimerais bien que tous les Français qui m'écoutent s'assurent qu'ils aient devant leur poste de télévision des clés, des montres cassées, des cuillers… Tout à l'heure nous pourrons peut-être réparer vos montres chez vous! Allez chercher tout ce qui est brisé chez vous et mettez-le à côté de vos téléviseurs. Nous espérons que tout à l'heure vous connaîtrez une expérience tout à fait spéciale…

Michel Polac enchaîna avec la projection de courts extraits vidéos illustrant quelques exploits réalisés par le « médium » lors d'émissions télédiffusées un peu partout à travers le monde. On visionna ainsi une prestation faite à la télévision japonaise (canal NTV) le 31 mars 1983 et montrant un bâton de golf tenu à deux mains par un enfant et par Uri Geller (à un certain moment, on peut même compter jusqu'à six ou sept mains sur la canne). Durant quelques minutes, Geller massa avec insistance l'endroit précis où le bâton allait plier jusqu'à finalement se rompre complètement le tout dans un délire d'admiration!

Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, il ne s'agit pas à proprement parlé d'une démonstration de télékinésie (2) puisque Geller tenait le bâton à deux mains. En outre, elle fut menée dans une grande confusion et, chose certaine, sur ce film on ne voit pas le bâton se tordre hors des mains de Geller. Cet exploit fut d'ailleurs jugé peu convaincant par l'animateur lui-même.

Pourtant, à notre intention, Geller commenta :

Il faut comprendre Michel que des choses de ce type… vous savez la canne de golf je ne l'ai fait qu'une seule fois dans ma vie, et voilà c'était la fois! Ce jour-là, pour une raison tout à fait mystérieuse, j'ai eu une sensation très forte qui me permettait de le faire. J'ai du mal à y croire moi-même! Je ne peux comprendre qu'en fait la canne se soit cassée en deux… en fondant. J'ai en fait réessayé chez moi des dizaines de fois et cela n'a jamais marché. Il y a donc quelque chose… qu'il s'agisse des enfants autour [de moi], de l'ambiance ou de ma propre humeur. Je ne sais pas de quoi il s'agit exactement. À l'évidence, vous montrez là quelque chose de tout à fait fantastique, c'est assez extraordinaire!

Mais je ne suis pas un homme à miracle, poursuit-il. Je ne suis pas un magicien non plus, c'est certain (3), je n'ai donc pas le contrôle absolu de tous ces phénomènes. Ce que je peux toutefois vous garantir en tout état de cause, c'est que ce que je ferai avec les téléspectateurs chez eux marchera et cela arrivera à des milliers et à des milliers de téléspectateurs! Parce que ce n'est pas ma puissance, ce n'est pas mon pouvoir qui passe à travers la caméra et jusque dans les foyers, ce n'est pas le cas. En fait, je ne suis qu'un déclencheur et quand je dirai aux enfants « Écoutez, croyez-y les enfants, croyez-y, vos montres recommenceront à marcher », je ne ferai alors que déclencher le pouvoir qui est en eux. Et ça marche! Alors ce soir, il y aura des milliers et des milliers de téléspectateurs qui verront des montres marcher, qui verront leurs cuillers se tordre, etc. Je ne suis pas surpris, mais pas du tout. Je pense que chacun de nous a ce même pouvoir…

De cette façon, avec une grande habileté, Geller s'attira la sympathie du public tout en attisant leur imagination : même s'il ne contrôle pas son pouvoir, il nous garantit que nous tous pouvons en faire autant! « Quel jeune homme sympathique et extraordinaire » ne manqueront de penser certains téléspectateurs… Cette approche produit d'ailleurs d'importants bénéfices, comme nous le constaterons à l'acte cinq.

On nous montra par la suite trois démonstrations de l'expérience classique de télépathie que Geller réussit à tout coup. Lisant apparemment dans la pensé d'un témoin (en l'occurrence un personnage célèbre et intègre), notre médium reproduit fidèlement un dessin fait avant l'émission par celui-ci.

La première séquence fut tirée de l'émission japonaise de NTV où Geller refit bel et bien la fleur tracée par une vedette locale. La deuxième démonstration (identique à la première) fut exécutée le 10 janvier 1987 à la télévision allemande ZDF (Geller « entrevit » bien un lapin vu de dos, en insistant sur les trois paires de moustaches). Finalement, le 29 septembre 1986, sur les ondes de la BBC, il redessina la maisonnette imaginée au préalable par l'animateur britannique