
Introduction
Ce 120e numéro du Québec sceptique est traversé par un fil conducteur clair : la confrontation entre les discours qui exploitent nos biais cognitifs et les exigences d'une pensée réellement fondée sur les faits. Les quatre premiers articles, consacrés aux pseudomédecines, donnent le ton : il ne suffit pas qu'une pratique « parle bien » ou se pare du vocabulaire de la science pour mériter sa place dans notre système de santé. Encore faut-il qu'elle fasse mieux qu'un placebo, qu'elle soit évaluée par des protocoles rigoureux et qu'elle n'ouvre pas la porte aux dérives sectaires.
Au-delà de ces pseudomédecines, plusieurs textes de ce numéro mettent la loupe sur nos vulnérabilités psychologiques et sur la manière dont elles sont exploitées, parfois de bonne foi, parfois sciemment. Du « syndrome de La Havane » aux peurs chimiques qui alimentent l'hésitation vaccinale, en passant par le mythe d'un déterminisme associé aux traumatismes de l'enfance, il s'agit toujours de la même question : comment distinguer ce qui est plausible, touchant ou rassurant, de ce qui est vrai ? Autrement dit, comment éviter de confondre récit séduisant et connaissance fiable ?
Un second axe thématique porte sur la diversité sexuelle et les « études de genre ». Deux textes analysent de près la cohérence – ou l'incohérence – des concepts aujourd'hui mobilisés dans le débat public : genre, identité de genre, trans, non binaire, etc. Là encore, l'enjeu n'est pas de nier la souffrance ou la dignité des personnes concernées, mais de rappeler qu'on ne peut pas fonder des politiques, des droits ou des catégories juridiques sur des notions floues, imprécises ou contradictoires, sans finir par nuire à tout le monde, y compris aux premiers intéressés.
Enfin, des articles plus « transversaux » interrogent nos outils intellectuels : est-ce que le pluralisme méthodologique est compatible avec l'exigence de preuve ? En quoi certaines interprétations religieuses – notamment du Coran – entrent-elles en collision frontale avec les droits fondamentaux ?
Pris ensemble, ces textes rappellent que le scepticisme ne relève pas que de l'esprit critique, mais il implique aussi une méthode : clarification des concepts, examen des preuves, attention aux biais, et refus de céder à la fois aux séductions du charlatanisme et aux dérives de l'idéologie.
C'est dans cet esprit que nous présentons les articles de ce numéro.
Présentation des articles
Pseudomédecines
Michel Belley – Projet de loi 191 : pourquoi faire payer des placebos par le système de santé ?
L'auteur décortique le projet de loi québécois visant à financer et rembourser des approches « complémentaires et intégratives ». En rappelant ce que sont la médecine fondée sur les preuves et l'effet placebo, il montre pourquoi subventionner des pseudomédecines est irresponsable sur les plans scientifique, éthique et budgétaire.
Maxime Frech – Pourquoi les pseudosciences médicales convainquent même les esprits rationnels
À partir de douze pratiques (homéopathie, naturopathie, magnétisme, etc.), Frech met au jour neuf biais cognitifs centraux – effet Barnum, biais de confirmation, biais d'autorité, effet placebo, coût irrécupérable, etc. – et montre comment leur combinaison, soutenue par le vide juridique, explique le succès massif de ces pseudomédecines, y compris auprès de publics instruits.
Maxime Frech – Biais, séances et naturopathie
Extraits de son livre, ce triptyque détaille les biais cognitifs, raconte une séance réelle chez un « thérapeute holistique » et examine la naturopathie comme profession non encadrée. L'auteur illustre comment écoute, décor et vocabulaire pseudoscientifique suffisent à engendrer une conviction sincère… construite sur du vent, avec parfois des morts à la clé.
Lloyd Robertson – Compte-rendu critique du livre de Colin Brewer The God Effect : How Suggestion and Ritual Shape Religion and Medicine through Placebo Responses
Ce texte décrit comment Brewer montre que suggestion et rituel, via l'effet placebo, soutiennent à la fois la médecine, les pratiques alternatives et les religions. Il critique Freud et certains mouvements contemporains (paniques morales, réseaux sociaux) comme formes d'hystérie collective, et souligne les bénéfices mais aussi le coût en soumission à l'autorité liés aux religions.
Psychologie
Robert E. Bartholomew – Peur et demi-vérités : le dernier coup d'éclat de 60 Minutes sur le syndrome de La Havane
Bartholomew démonte le récit médiatique d'« attaques mystérieuses » par armes à micro-ondes. Il rappelle les conclusions prudentes des services de renseignement, les faiblesses méthodologiques des études phares et le rôle de la contagion sociale, montrant comment peur, storytelling et intérêts médiatiques fabriquent et entretiennent une menace fantôme.
Andrea Love – Des colorants alimentaires aux vaccins : la crainte des produits chimiques nous met tous en danger
Love retrace l'histoire de la chimiophobie et montre comment la peur globale des « produits chimiques » alimente l'hésitation vaccinale, la diabolisation des pesticides, des colorants, des agents de conservation et des OGM, et mène à l'adoption de politiques mal avisées. Elle rappelle que la toxicité des produits dépend de leur dose, et non pas de leur origine synthétique ou naturelle, et que cette peur des produits chimiques nuit à la santé publique bien plus qu'elle ne la protège.
Éric Coulombe – Le mythe de la primauté de l'enfance
En partant d'un fait divers tragique, Coulombe critique l'idée selon laquelle les traumatismes d'enfance détermineraient quasi mécaniquement le destin psychologique. S'appuyant sur la littérature en psychopathologie développementale, génétique et résilience, il montre qu'enfance, gènes, environnement ultérieur et facteurs protecteurs s'entrelacent, loin d'un déterminisme simpliste.
Diversité sexuelle
Annie-Ève Collin – L'incohérence du concept de genre
Collin examine les définitions officielles de « genre » (notamment celles du gouvernement canadien) et en montre les contradictions : confusion entre sexe et genre, normes sociales et ressenti, masculinité/féminité et catégories homme/femme. À l'aide d'exemples concrets, elle illustre l'impossibilité de classer de façon cohérente les individus selon ces définitions mouvantes.
Michel Belley – Science et idéologie du genre ne font pas bon ménage : les « études de genre » mélangent les genres !
Prolongeant l'analyse précédente, Belley propose une typologie des différentes situations trans (transition sociale, hormonale, chirurgicale) fondée sur des critères objectifs. Il discute des implications pour les prisons, le sport, l'orientation sexuelle et le droit, et plaide pour des catégories claires, fondées sur le sexe biologique et la matérialité des corps plutôt que sur le seul ressenti.
Articles divers
Éric Coulombe – Le pluralisme méthodologique n'est pas une carte blanche pour l'à-peu-près
Coulombe retrace l'évolution des débats en philosophie des sciences (de Popper à Lakatos et Feyerabend) pour clarifier ce qu'est vraiment le pluralisme méthodologique. Il défend l'idée de « hiérarchie contextuelle des preuves » et montre comment invoquer le pluralisme pour refuser toute évaluation comparative des méthodes revient à immuniser des théories contre la critique.
Michel Belley – Bible et Coran, christianisme et islam : des différences fondamentales
En s'appuyant sur les textes eux-mêmes, Belley compare la structure, le statut et l'usage juridique de la Bible et du Coran. Il montre en particulier comment le Coran – à la différence du christianisme – intègre un code légal détaillé, difficilement conciliable, dans sa lecture littérale, avec les droits fondamentaux et les principes des sociétés libérales contemporaines.
Bonne lecture !
Michel Belley, rédacteur en chef